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Avant-propos

2010-09-24 16:48:49 Hervé Champollion

  Se déplacer dans Paris, c’est évoluer au milieu d’un écheveau de rues et de boulevards, de places et de passages, mais c’est aussi pour le lecteur assidu de romans, biographies ou récits historiques ayant la capitale comme toile de fond, l’occasion d’ajouter, à une promenade dans l’espace, une promenade dans le temps, un temps habité.
  Près du Panthéon, dans les rues de la colline Sainte-Geneviève, ce sont Jerphanion et Jallez des Hommes de bonne volonté de Jules Romains ou Eugène de Rastignac de la Comédie humaine de Balzac qui vous accompagnent quelques moments avant de disparaître au coin d’une ruelle,regagnant l’École normale supérieure ou la pension Vauquer ; dans le Marais, ce sont Racine, La Rochefoucauld et Boileau qui sortent d’une réunion autour du président Lamoignon en son hôtel de la rue Pavée. Traversant les jardins ou les galeries élégantes du Palais-Royal, ce sont les ombres de Talleyrand et d’Alexandre de Humboldt qui vous croisent, tandis que les trottoirs de la rue Saint-Honoré toute proche résonnent les pas de Gérard de Nerval et de Théophile Gautier. Bien qu’imaginaires, ces rencontres successives ou simultanées d’hommes et de femmes qui ont vécu,réellement ou par le talent des écrivains, en des temps fort éloignés les uns des autres, métamorphosent la moindre déambulation parisienne en visite d’un musée Grévin à ciel ouvert.
  Et je n’oublie jamais, quand je traverse l’ancien quartier des Halles, de penser à mon aïeul Mirtil Bloch, qui, en 1851, arriva de Metz dans une diligence dévalant au galop le faubourg Saint-Martin pour venir travailler chez son oncle, fabricant de meubles. Il fit, avec ses descendants,prospérer les magasins du Lit d’Or de la rue Rambuteau, créant nombre de succursales. L’hôtel de Sévigné et le lycée Victor-Hugo, au coeur du Marais, sont dans mon esprit liés à ma grandmère Marguerite, qui y effectua sa scolarité, et dont les Mémoires m’ont permis de découvrir lavie d’une famille bourgeoise de la fin du XIXe siècle jusqu’à la Seconde Guerre mondiale, aussi bien que la transformation de la capitale (expositions universelles, création du métropolitain…) ou les événements historiques aux côtés des habitants de la capitale, comme la Grande Guerreet l’armistice du 11 novembre 1918, l’Occupation et la Libération en août 1944.
  Marcher dans la capitale, c’est aussi éprouver la sensation de franchir des limites qui restent pour beaucoup invisibles : d’une rue à l’autre, on peut changer d’univers, et ce passage est plus ou moins visible, plus ou moins matérialisé par un monument (les portes Saint-Denis et Saint-Martin, la rotonde de la Villette…) ou un changement dans le maillage des rues, ainsi de part et d’autre de la place de la République. Éric Hazan cite dans son ouvrage, qui fut mon livre de chevet autant que mon Baedeker pendant cette année de prise de vue, les boulevards de Rochechouart et de Clichy comme l’exemple extrême « formant entre Montmartre et la Nouvelle-Athènes une démarcation si tranchée que de part et d’autre ce ne sont pas deux quartiers qui s’observent mais deux mondes1 ». Et il évoque comme exemple des transitions qui vous prennent presque par surprise le passage de la gare de l’Est au canal Saint-Martin : deux mondessi distincts, et pourtant si proches géographiquement.
  Parfois, cette limite est moins apparente car la transition couvre un plus grand espace. Et le marcheur passe ainsi d’un monde à un autre sans qu’une limite visible, bien marquée dans le paysage, ne le lui signale. Il faut se perdre, déambuler sans destination précise, pour se retrouver soudain dans un quartier qui vous apparaît inconnu, tant un Parisien, même le plus curieux et le plus habitué de ces traversées sans gouvernail et sans boussole, s’étonne bien souvent de découvrir,encore et encore, des lieux qu’il n’a jamais foulés.
  Combien de fois m’est-il arrivé au cours de mes sorties photographiques dans Paris, alors même que j’avais prévu de travailler dans des endroits bien précis et que mon parcours était défini, de me retrouver dans un tout autre quartier en déviant d’une centaine de mètres à peine, par le simple fait d’être attiré sur le trottoir opposé par une porte cochère ouverte et dévoilant une cour et des façades ordinairement secrètes, puis de tourner à l’angle de la rue suivante, dont la perspective me semblait intéressante. Et c’est ainsi, il faut le reconnaître, que le hasard contribue àsa manière à enrichir la trame d’un reportage, en lui apportant souvent une note imprévue.
  Cette immense mosaïque que constitue Paris est faite de quartiers ayant chacun son identité,et il suffit pour s’en convaincre de passer du faubourg Saint-Antoine, dédié aux fabricants de meubles et aux artisans, au Quartier latin à l’ambiance estudiantine, des grands boulevards parcourus par les flots de passants attirés par les salles de spectacle et les grands magasins aux calmes avenues de la plaine Monceau. Mais souvent un quartier, voire certaines rues, constituent une sorte de ville en réduction : ainsi la place Saint-Sulpice, mon « centre » de Paris, dont Georges Perec fit l’inventaire : « Il y a beaucoup de choses place Saint-Sulpice, par exemple :une mairie, un hôtel des finances, un commissariat de police, trois cafés dont un fait tabac, un cinéma, une église […], un éditeur, une entreprise de pompes funèbres, une agence de voyages,un arrêt d’autobus, un tailleur, un hôtel, une fontaine […] et bien d’autres choses encore2. »Autour de cette place, en incluant le marché Saint-Germain d’un côté et le jardin du Luxembourg de l’autre, il serait possible de passer son existence sans se déplacer beaucoup.
  Du sommet de la tour Montparnasse, d’où a été réalisé le panorama des pages suivantes, on peut découvrir et détailler l’ensemble des quartiers de Paris. De ce belvédère unique d’où les marques contemporaines sont pratiquement invisibles, Paris apparaît intemporel, et il est passionnant de situer le lieu des événements historiques, de la place de la Concorde à la place de la Bastille, du Quartier latin aux Champs-Élysées ; l’imagination peut à loisir peupler à nouveau la ville de tous ces personnages illustres ou nés de la plume des grands écrivains.
  Mes heures favorites sont celles qui suivent l’aube et celles qui précèdent le crépuscule. Pour un photographe, et donc pour ceux que la qualité de la lumière ne laisse pas indifférents, l’arrivée et la disparition progressives du jour sont les moments esthétiquement les plus marquants, tel un ballet d’ombres et de lumières, sautant d’une façade à une autre, ettournoyant au gré de la circulation. C’est aussi à ces heures que la ville est la plus authentique et la plus vivante, parcourue par ses habitants pressés, se rendant au travail ou en rentrant ; jen’aime rien tant qu’observer ce grouillement de la vie,blotti tel un voyeur derrière la vitre d’uncafé, ou en marchant sans hâte et sans but, sinon me perdre,car en vérité, dans Paris, il n’ya pas de pas perdus.
  1. L’Invention de Paris. Il n’y a pas de pas perdus, Éric Hazan, Seuil, 2002.
  2. Tentative d’épuisement d’un lieu parisien, Georges Perec, Christian Bourgois éditeur, 1975.

(责任编辑:杜耀刚)

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